Elle est vraiment LOL, la télé ?

Quand l’humour se dilue dans le divertissement, rit-on encore devant sa télévision ?

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Difficile de commencer un article sur le rire sans citer Bergson. Mais comme j’ai écrit LOL dans mon titre, il fallait bien la caution intellectuelle d’un philosophe comme compensation ! De Bergson, je n’ai retenu qu’une chose : le rire s’adresse à l’intelligence pure.

Quand je regarde les émissions de télévision réputées comiques, aujourd’hui, j’ai un léger doute sur la pertinence de cette analyse. Il est vrai que Bergson n’a pas été confronté au phénomène télévision, je pêche par anachronisme. Du rire, il y en a partout dans les talk shows. Il y a quantité d’humoristes,  de chroniqueurs qui interviennent aux côtés de présentateurs toujours hilares. On voit beaucoup rire à la télévision, à croire que le bonheur est sur le plateau. Mais ces rires provoquent-ils nos rires ? Suffit-il de rire pour être drôle ? Toutes ces émissions sont-elles un tant soit peu critiques voire subversives, comme leurs aînées ont pu l’être ? Sont-elles suffisamment créatives pour renouveler l’humour et surprendre le téléspectateur ?

 

Rire communicatif

J’ai regardé dernièrement une partie de TPMP, l’émission de Cyril Hanouna. Un des invités était Elie Semoun qui a contribué à 20 minutes de hurlements de rire avec une séquence de « Retourné de perruques ». Le principe de la séquence repose sur la variation d’un dispositif de déguisement capillaire. Ce jeu de perruque incite l’animateur à interpeller par un prénom, à chaque fois différent, le comédien qui se présente de dos. A chaque « retourné » du comédien, les chroniqueurs, les autres invités présents, le public et surtout Cyril Hanouna éclatent de rire. Un rire inextinguible qui les fait se plier en deux.

J’ai essayé de vous expliquer cette séquence, en faisant appel à mon intelligence, mais sur le petit écran, ça donne ça :

 

Je n’ai donc pas ri ! Je ne dois pas faire partie de cette communauté qui s’esclaffe devant ce type de séquence, je ne partage pas de complicité avec d’autres rieurs qui s’en délectent. Il y a certainement une référence dans cette séquence qui m’a échappé, quelque chose d’une « culture » commune à un groupe particulier, fan de Cyril Hanouna. En cherchant sur internet, j’ai découvert qu’une séquence identique avait été tournée en 2014, dans la même émission !

 

 

Nouvelle expérimentation : je regarde une séquence de « Vendredi tout est permis ! », l’émission d’Arthur diffusée sur TF1. Le principe est un sketch d’improvisation partielle (il y a un prompteur) d’une présentation des titres d’un JT et d’une météo. Nabilla est la Miss Météo, et comme elle ne comprend rien aux consignes données par Arthur, ça démarre très mal. La réalisation de la séquence indique que ce n’est pas tant l’improvisation qui doit fait rire, mais les réactions d’Arthur et de ses invités. La majeure partie des plans est sur eux : ils se tordent littéralement de rire. Le principe du sketch aurait, quant à lui, pu prêter à sourire, puisqu’il reposait sur un procédé comique de décalage de mots au sein d’une phrase, créant un discours absurde. L’intégralité de la séquence est à découvrir ici.

Ces deux exemples illustrent une tendance à long terme des émissions humoristiques qui a vu le contenu perdre son importance, au profit de la forme. Inutile de travailler texte et mise en scène, il suffit de créer un groupe qui rit, pour provoquer le rire du téléspectateur. On privilégie l’entre-soi et l’auto-référence. Au téléspectateur de suivre pour comprendre.

Dans l’émission TPMP évoquée, Elie Semoun a cet éclair de lucidité à propos du public : il rit pour n’importe quoi. En fait, le public obéit au chauffeur de salle. Il n’y a pas d’enjeu de création dans ces émissions, l’humour les a désertées pour une bouffonnerie dépourvue d’imagination, pour une subversion réduite à la vulgarité.  Il s’émousse depuis que le divertissement prime à la télévision et s’impose sur tous les formats.

Ainsi, l’humour est devenu une manière légitime et privilégiée d’aborder l’information. Pas une émission sans son humoriste, censé dézinguer à tout va, mais qui ne produit qu’une raillerie légère et stéréotypée. Car il s’agit de viser un public de masse, de le capter, sans le heurter, de l’occuper par un babillage divertissant jusqu’à la prochaine coupure publicitaire.

 

Rire créatif

La télévision n’a pourtant pas toujours produit un humour aussi consensuel. Dès 1955, La Boîte à Sel, émission créée par Pierre Tchernia, Jacques Grello et Robert Rocca, est volontairement satirique.  Elle met en scène des sketches télévisuels se moquant de la politique, comme le montre cette séquence de 1958, interprétée par Jean Poiret et Michel Serrault. Je rappelle que c’est en 1958 que la Vème République se substitue à la  IVème, régime qui s’est caractérisé par son instabilité parlementaire.

 

 

Ses créateurs décident d’arrêter l’émission en 1960, refusant la censure imposée par le pouvoir politique au sujet de la Guerre d’Algérie.

De nombreuses émissions vont voir le jour dans la décennie 1960-1970, s’inspirant du café-théâtre et de son humour de situation. A partir de 1964, La Caméra Invisible de Jacques Roulland et Pierre Bellemare initie le principe de la caméra cachée, avec comme acteur principal Jacques Legras. La caméra filme à leur insu des gens confrontés à une situation insolite, en déployant d’importants moyens, pour faire croire à l’imposture imaginée. Ici, les habitants de Monthléry doivent indiquer la direction d’une gare qui n’existe pas.

 

 

Jean-Yves Lafesse exploitera ce filon de la fausse caméra cachée, en piégeant à nouveau les passants, dès 1985. Pus tard, c’est le comédien belge François Damiens, avec son personnage de François l’embrouille qui livrera quelques sketches hilarants sur Canal +.

Le comique de situation relève ici d’une performance qui intègre une part d’incertitude et d’improvisation liée aux réactions des passants trompés. C’est également cette force performative de l’humour qui est visée dans des émissions telle que Les Grands Enfants, de Gilbert et Maritie Carpentier diffusé de 1967 à 1970. Grand nombre d’humoristes de l’époque y ont participé :  Jacqueline Maillan, Sophie Desmarets, Jean Poiret, Michel Serrault, Jean Yanne, Francis Blanche, Roger Pierre, Jean-Marc Thibault, Jacques Martin, Roger Carel, Maurice Biraud, Darry Cowl, José Artur, Philippe Clay.  Les invités devaient interpréter des sketches ou participer à des jeux. Une large place y était faite à l’improvisation, aux aléas du spectacle vivant qui provoquaient, à coup sûr, fous rire et folle gaieté.

 

L’humour à la télévision s’appuie donc à l’époque sur une action théâtralisée, avec ses dialogues, ses gestes, ses jeux de langage préparés. Quand il est improvisé, il devient spectacle bouffon, tributaire d’une représentation en direct, face à un public qui réagit. L’humour est alors servi par des comédiens de théâtre et de cinéma, rompus au jeu. On sent entre eux une grande complicité, mais le public n’en est jamais exclu.

Dans les années 80, Le Petit Théâtre de Bouvard, imaginé par Philippe Bouvard, et La Classe, créée par Guy Lux et présentée par Fabrice, mettent à l’honneur quotidiennement et en access prime time, le jeu comique. Toute une génération de comédiens et d’auteurs est issue de ces deux émissions tremplins, qui proposaient leurs sketches. Parmi eux : les Inconnus, Chevallier et Laspalès, Smaïn, Muriel Robin, Jean-Marie Bigard, Élie Kakou, Vincent Lagaf’, Michèle Laroque, Anne Roumanoff ou Laurent Ruquier. En 2010, Laurent Ruquier a lui-même lancé une émission qui s’inscrivait dans la lignée du Petit Théâtre de Bouvard, avec On n’demande qu’à en rire.

 

Rire subversif

A partir des années 70, avec la fin de l’ORTF et l’apparition de trois chaînes autonomes, l’humour télévisuel acquiert une fibre contestataire et satirique. Le Petit Rapporteur, puis La Lorgnette, conçus et présentés par Jacques Martin entre 1975 et 1978, proposent une chronique décalée de l’actualité  sous forme d’un journal télévisé, avec de véritables journalistes et un rédacteur en chef.

Le premier numéro du Petit Rapporteur, diffusé à 13h20 le dimanche sur TF1, n’est pas un succès phénoménal. Mais le bouche-à-oreille fait son œuvre et les critiques s’enthousiasment. En quelques mois, l’audience atteint parfois 28 millions de téléspectateurs !

Pierre Desproges et Daniel Prévost vont rejoindre une équipe bien déjantée. Le 18 janvier 1976 le fameux «Aujourd’hui, pour la première fois, je suis heureux de vous montrer Montcuq à la télévision», fera de Daniel Prévost une légende.

 

 

Pierre Desproges connaît, du jour au lendemain, la gloire grâce à ses invraisemblables interviews de Françoise Sagan ou d’Alice Sapritch, dont Raphaël Mezrahi s’inspirera pour ses propres pastilles humoristiques, diffusées dans Nulle Part Ailleurs sur Canal +, de 1996 à 1998.

 

 

Les parodies de journaux télévisés se sont multipliées avec plus ou moins de génie. C’est bien sûr celles diffusées sur Canal + qui ont rencontré le plus grand succès par leur liberté de ton, leur écriture burlesque ou critique. On pense à Coluche, 1 faux, au journal télévisé des Nuls et aux multiples déclinaisons de  Groland, depuis 1991. Le trait commun de ces programmes est de mettre en scène un humour dérangeant, provocateur -un mélange de pipi caca, de parodie et d’humour noir- avec une écriture soignée, exigeante et un univers cohérent.

Dans le même esprit et avec la même qualité d’écriture, Merci Bernard, créé par Jean-Michel Ribes, en collaboration avec Roland Topor, se présente comme une satire de la télévision et de la société. Avec son univers kitch et décalé, qui inspirera Palace (autre création de Jean-Michel Ribes), l’émission hebdomadaire de  26 minutes, diffusée sur FR3 de 1982 à 1984, présente une succession de sketches interprétés par Eva Darlan, Roland Giraud, Jacques Villeret, Tonie Marshall, Claude Piéplu ou François Rollin.

 

 

L’humour télévisuel formule ainsi une critique du pouvoir, qu’il soit associé à une classe dirigeante ou à un modèle culturel dominant. Il s’oppose à un système centralisé, incarné par l’État et l’élite bourgeoise à travers la parodie, le détournement et les jeux de langage, sans pour autant recourir à de grosses ficelles.  Cependant dans les années 90, l’avènement des talk shows crée un nouvel espace privilégié pour la performance humoristique, sonnant le glas des émissions satiriques de plus de 30 minutes .

 

Rire solitaire

La naissance de Canal + est un moment charnière dans l’histoire de la télévision, mais également dans celle de l’humour à la télévision. Les émissions de talk-show, diffusées en clair offrent à l’humour un nouveau terrain de jeu. Il s’y développe un humour constitué de courtes séquences quotidiennes, favorisant répliques efficaces et personnages hauts en couleur. Le duo De Caunes et Garcia en est la représentation la plus évidente. La jubilation du travestissement et l’interprétation d’une galerie de personnages récurrents ont marqué les mémoires d’une génération de téléspectateurs assidus de Nulle Part Ailleurs.

 

 

 

Mais leur départ de l’émission oblige la chaîne à trouver des nouvelles têtes. Vont progressivement s’imposer des humoristes issus du stand-up, apportant la question des identités et du récit de soi, sur le devant de la scène. Les talk shows sont une formidable tribune pour l’expression de minorités qui, en jouant de la dérision et du récit de leur expérience, vont pouvoir contester les modèles dominants. Des comédiens tels que Jamel Debouzze, Thomas Ngijol ou encore Florence Foresti témoignent de la diversité d’une société en pleine mutation. Cependant, leurs interventions sont limitées à des formats courts sur les chaînes gratuites et sur les plages de diffusion en clair. S’ils souhaitent s’exprimer plus longuement, il leur faut passer dans des émissions de chaînes payantes ou au cinéma. D’ailleurs, tout les pousse vers le cinéma, comme le constatait Michel Royer, auteur d’un livre sur la chaîne : « C’est fou comme notre cinéma aurait été triste sans les acteurs et réalisateurs sortis de Canal, Hormis une poignée de comédiens – ­Jean ­Dujardin,  Alexandre ­Astier, ­Florence ­Foresti, ­Kad et ­Olivier –, tous ceux qui réinventent la comédie depuis vingt ans ont poussé sur cette antenne. »

 

 

Parallèlement, l’humoriste est recherché pour sa capacité non plus à créer une fiction, mais à prendre la parole et à interpeller les invités. En recrutant Laurent Baffie, Thierry Ardisson établit la figure de l’humoriste « sniper », chargé de dire l’inacceptable, sous couvert de la plaisanterie. Les frontières entre l’acte humoristique et l’émission qui le contient deviennent alors floues. Un sketch inséré dans un programme est immédiatement repérable pour le téléspectateur par une série d’indices : le lancement de l’animateur, l’entrée en scène, les réactions filmées de l’animateur et du public. Or l’intervention d’un humoriste tout au long de l’émission, comme fou du roi, est moins balisée. Elle se dilue dans l’émission et rend sa prise de parole plus critique, plus irrévérencieuse voire plus grossière. Et sa légitimité peut être contestée. Parfait produit de son époque, cet humour est idéal pour une arène médiatique avide de petites phrases, de bons mots et de buzz.

Aujourd’hui, l’innovation humoristique audiovisuelle pourrait venir de nouveaux espaces, comme You Tube. Avec leurs vidéos bricolées à l’aide d’une seule webcam et leur débit mitraillette, les You Tubeurs conquièrent rapidement un public de plus en plus jeune. Mais selon moi, ils s’inscrivent dans la continuité des formes précédentes, l’humour du café-théâtre ou le format des sketches télévisuels, sans représenter une diversité propice à la créativité.

Lorsqu’on a abandonné l’intelligence et l’imagination, l’exigence d’écriture et le talent de l’interprétation, on se retrouve à poil !

 

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