Comment survivre au mois de mars ?

 

La femme est l’avenir de l’homme, dit le poète.  Et si l’avenir commençait ce mois-ci !

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La 43e cérémonie des César vient de s’achever et de barbante, elle est devenue enthousiasmante, grâce à une femme : l’incandescente Jeanne Balibar. Ses premiers mots sont pour les autres actrices nommées comme elle, mais moins chanceuses, « des jumelles à la mode de Bretagne ». Elle rappelle « comme elle est douce, cette occasion de se dire les unes aux autres, comme a pu le faire Jeanne Moreau, comme a pu le faire Delphine Seyrig ou comme le fait en ce moment Sandrine Bonnaire avec Marianne Faithfull, en quelle haute estime, malgré nos différences, malgré nos concurrences, nous nous tenons toutes ». Magnifique affirmation d’une solidarité des femmes entre elles, magnifique déclaration d’amour aussi aux films barges, aux films qui ne remplissent pas de cahiers des charges, au cinéma.

 

 

En mars, on se rappelle que les femmes ont des droits, on y consacre une seule journée. Et bien moi, je vous propose de passer ce mois en compagnie des femmes, une compagnie douce et remuante, tout à la fois, traversée d’expérimentations, de blessures, de transformation et de grâce au final.

 

En avoir

« Le féminisme est une révolution pas un réaménagement des consignes marketing », écrivait Virginie Despentes dans King King Théorie « Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air. »

Dans le cinéma et l’audiovisuel, l’option proposée actuellement serait de forcer un peu le chemin, de donner un coup d’accélérateur à cette révolution qui patine. Avoir des femmes en nombre dans le cinéma, alors qu’elles restent pour l’instant à la marge comme je l’avais déjà évoqué dans un précédent article Un sexe glousse, l’autre galope, c’est se donner la possibilité de voir d’autres récits, d’autres points de vue. C’est la possibilité de se déplacer, de s’expatrier de soi-même, de s’ouvrir et doucement de se révolutionner. Ainsi une tribune publiée le 1er mars dans le Monde appelle à l’instauration de quota à l’image de ce qui se fait en Suède et en Espagne qui ont « pour objectif que, d’ici trois ans, 50 % des subventions aillent à des projets portés par des femmes. »

« Quand l’application d’actions fortes est nécessaire, les quotas, qui ont déjà donné des résultats, constituent une étape inévitable pour vaincre les inégalités [….] Certains diront que le seul critère de sélection doit être le talent, que le talent… Cependant, le talent n’est pas qu’un don reçu au berceau, mais également le fruit d’une éducation et d’une construction sociale dans lesquelles les femmes restent encore désavantagées par rapport aux hommes. A moyens égaux, le talent le sera aussi ! 60 % des effectifs sortant de l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Femis) sont des femmes et seulement 21 % de films de femmes ont été agréés par le CNC : doit-on parler de talent ? Ou de discrimination à l’embauche ? »

La cérémonie des César nous tend ce miroir de la discrimination, encore patente dans le cinéma . Dix sept femmes ont été présidentes de cérémonie depuis la création des César en 1976. Une seule femme est nommée pour le César de la meilleure réalisation cette année (Julia Ducourneau pour Grave), mais pas une seule réalisatrice pour le César du meilleur film. Dans la catégorie Meilleur premier film, deux réalisatrices concourent, mais c’est leur homologue masculin, Hubert Charruel, qui remporte le trophée. Pourtant, il y en a des réalisatrices, puisque dans la catégorie court-métrage, on trouve trois femmes sur cinq nominations, et que c’est la réalisatrice Alice Vial qui remporte le César.

Une dernière donnée pour réfléchir : sur les 119 signataires de la tribune appelant à des quotas pour les femmes dans le cinéma, on compte 13 hommes.

 

En devenir

Le temps de l’adolescence est aussi une révolution : explorer, repousser les limites, se définir et s’affranchir. Lorsqu’on est une fille, on a en plus un repoussoir : sa propre mère. Le très beau film de Greta Gerwig, Lady Bird met ainsi en scène cette nécessaire et constructive opposition entre deux personnages féminins, une fille et sa mère. L’une veut prendre son envol, quitter Sacramento pour suivre des études à l’Est, à New York. L’autre est comme un albatros, ayant perdu sa majesté parce qu’obligée de piétiner dans la réalité. Greta Gerwig fut la géniale interprète de Frances Ha de Noah Baumbach. Cet actrice, maladroite, craquante, se révèle une réalisatrice délicate et talentueuse.

 

 

Greta Gerwig concourt pour l’Oscar de la meilleure réalisation. Elle n’est que la cinquième femme nommée après Lina Wertmüller, Jane Campion, Kathryn Bigelow et Sofia Coppola. La seule femme a avoir obtenu cet Oscar est Karthryn Bigelow pour Démineurs et Barbara Streisand a dit lors de la remise du prix « Well, the time has come ! ». C’était en 2010. On s’impatiente.

 

Lady Bird, réalisé par Greta Gerwig, avec Saoirse Ronan, Lucas Hedges, Timothée Chalamet, Laurie Metcalf. Sorti en salles le 28 février.

 

En fleur

Faut-il être une femme pour saisir la complexité d’en être une, surtout lorsque celle-ci est une égérie des sixties ? Ce n’est pas certain, mais la sensibilité de Sandrine Bonnaire lui permet, sans nul doute, de construire d’incroyables portraits de ses contemporains, femmes ou hommes. Diffusé sur Arte, vendredi 2 mars à une heure tardive, mais disponible en replay jusqu’au 8 mars, Fleur d’âme, le dernier film de Sandrine Bonnaire, salué par Jeanne Balibar, révèle Marianne Faithfull. Construit sur de constants parallèles entre la jeune Marianne et celle d’aujourd’hui, Fleur d’âme souligne à quel point on devient femme à chaque instant de sa vie. Même s’il n’est pas facile de revenir sur ce que l’on a été, de dire à quel moment on a choisi de devenir ce que l’on est.

 

Marianne Faithfull ne se livre pas facilement. Elle rechigne, demande à ce que la caméra soit coupée. Sandrine Bonnaire continue de la filmer, capte le sourire lumineux et généreux de cette femme embarquée dans un destin qui semble, de prime abord trop grand pour elle, mais dont elle s’empare, avec un petit air buté. Marianne Faithfull est une survivante. Elle survit aux excès. Elle survit aux hommes qui l’utilisent. Elle survit à la condescendance dont ils font preuve, aux petites humiliations qui font que sa chanson Sister Morphine est retirée des ventes au bout de trois jours parce que jugée obscène, lorsque c’est elle qui la chante, mais devient un succès lorsque Mick Jagger l’interprète. Fleur d’âme est une leçon de vie et une leçon de réalisation.

Le documentaire du Sandrine Bonnaire a remporté le Fipa d’Or au Festival de Biarritz 2017.

Fleur d’âme, réalisé par Sandrine Bonnaire, diffusion Arte

 

En vouloir

Le mardi 6 mars, France 2 diffuse dans sa case Infrarouge, un documentaire Zone Grise, réalisé par Delphine Dhilly et la journaliste Blandine Grosjean. La question en jeu est le consentement et cette zone grise aux multiples nuances, moment où une relation sexuelle s’annonce et que l’on n’ose pas dire non, cette situation où, même si l’on n’a pas dit non, on n’a pas non plus exprimé d’envie, et l’ on finit par se « laisser faire » en attendant la fin, pour éviter le pire.

 

 

Blandine Grosjean, à l’origine de ce film, pensait que ces moments où le rapport sexuel est forcé, (qu’il soit appelé viol ou non), faisaient partie de l’apprentissage nécessaire dans la sexualité des femmes. Avec Delphine Dhilly, trentenaire qui a débuté sa vie sexuelle avec ce type de relation et qui s’en trouve blessée, elle est allée à la rencontre de plus jeunes femmes ayant vécu la même situation. La jeune génération se révolte contre ces agressions, témoigne de sa colère et revendique une sexualité sans abus. A travers ce documentaire, trois générations tentent de raconter un rapport différent au consentement, à l’égalité et à la sexualité. En parallèle, la parole des jeunes hommes révèle à quel point il y a un malentendu entre garçons et filles, et leur conviction que les femmes ne peuvent pas exprimer explicitement leur désir. Un film indispensable pour éclairer la zone grise.

Zone grise, réalisé par Delphine Dilly et Blandine Grosjean, diffusion France 2.

 

En être

Si vous aimez le documentaire, les femmes, les femmes qui réalisent des documentaires ou celles qui sont dans des documentaires, je vous invite à soutenir Tënk, la plateforme de diffusion en SVOD du documentaire d’auteurs. Conçue à Lussas en 2016, Tënk a diffusé plus de 600 films documentaires. Plus de 15.000 personnes ont été abonnées au moins un mois, et tous les jours, depuis deux ans, la plateforme enregistre un nouvel abonné. Un signe que le documentaire d’auteur, dont la diffusion est extrêmement restreinte à la télévision, passionne.

 

Créée sous forme de Société Coopérative d’Intérêt Collectif, Tënk a pour nouvelle ambition de devenir un pré-acheteur, diffuseur agréé par le fonds de soutien du CNC et d’étendre ses zones de diffusion à l’international. Pour parvenir à remplir ces objectifs et à se développer, Tënk lance une souscription destinée à augmenter ses fonds propres. Celle-ci est ouverte jusqu’au 31 mars et si on n’a pas les moyens d’apporter la contribution minimum de 1.000 €, on peut s’abonner pour 6 € par mois.

 

En boucle et à l’avenir,  je vous invite à regarder cet hommage à 150 personnages féminins ayant marqué le cinéma, réalisé par Joris Faucon Grimaud.

 

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