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Fais un film avec ton porc ?

 

Catherine Deneuve a parlé, Brigitte Bardot a parlé, puis Maiwen et Sara Forestier ont parlé, et moi, et moi.

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Les femmes ont toutes quelque chose à dire, dans la foulée de #metoo et #balancetonporc. Mais en France, ce sont les actrices qui s’expriment le plus ou sont sollicitées pour le faire. J’écoutais les arguments divers et variés, entre aspiration au respect et désir d’être importunée. Je trouvais le débat riche et intéressant sur le plan intellectuel, parce qu’il témoignait des ambivalences de notre société. Mais lorsque Brigitte Bardot, interrogée sur le harcèlement sexuel, a déclaré dans une récente interview à Paris Match : « Concernant les actrices, et pas les femmes en général, c’est, dans la grande majorité des cas, hypocrite, ridicule, sans intérêt. […] Il y a beaucoup d’actrices qui font les allumeuses avec les producteurs afin de décrocher un rôle. Ensuite, pour qu’on parle d’elles, elles viennent raconter qu’elles ont été harcelées… », mon sang n’a fait qu’un tour.

Les actrices ne seraient-elles pas des femmes comme les autres ?  Qu’y-a-t-il de si spécifique dans le milieu du cinéma pour que les violences diverses subies par les femmes paraissent aller de soi ? Et quel rôle joue-t-il dans ce qui est en train de se passer, là sous nos yeux ?

 

Un si clair objet de désir

Lisez les interviews d’actrices. Ecoutez-les, regardez-les, elles disent toutes qu’elles doivent susciter le désir d’un réalisateur pour obtenir un rôle. Les relations entre réalisateur et acteur ou actrice sont nourries de pouvoir, d’influence, d’apports réciproques. Pour les actrices, s’ajoute une dimension de désir.

 

Isabelle Adjani racontait comment François Truffaut avait obtenu d’elle qu’elle interprète le rôle d’Adèle Hugo. Il lui envoya tout d’abord une lettre témoignant de son « désir impérieux » de fixer son visage sur pellicule « tout de suite, tou­tes affaires cessantes ». A Guernesey, lieu du tournage du film, on installe l’actrice, alors âgée de 19 ans, dans une chambre voisine de celle du réalisateur « Il y avait là quelque chose d’inavoué et d’inavouable », déclare Isabelle Adjani. Truffaut glisse des mots sous sa porte, que la mère de l’actrice jettera, mais jamais il ne franchira la limite imposée par Adjani.

Par ailleurs, la représentation cinématographique fait du corps de l’acteur ou de l’actrice un objet, une matière pour un récit, un personnage. En se mettant au service de rôles multiples, le corps de l’actrice peut être perçu comme désincarné ou transparent. Son identité tend à se brouiller avec la somme des personnages qu’elle a interprété. S’ajoute à cela la médiatisation des actrices comme égéries de grandes marques du luxe. Surexposés, glamourisés, leur corps devient un support fantasmatique puissant. Les actrices sont une image, leur corps artificiel et leur être réel nous échappe.  Mais ce que l’on abandonne de son corps pour son art ou pour le business, ce que l’on est prête à en faire, autorise-t-il des hommes à abuser des actrices ?

 

 

C’est probablement parce que le pas est vite franchi par certains, que l’affaire Weinstein, avec ses révélations en cascade, a un tel retentissement. Dans l’inconscient collectif, les actrices sont celles dont le corps signifie le moins la subjectivité. Ce sont celles qui jouent sur le trouble, le désir, le fantasme, qui sont à la frontière de l’incarnation. Lorsqu’elles ont pris la parole et dénoncé les comportements de Weinstein, j’ai eu le sentiment qu’elles prenaient chair. Celles que l’on imaginait fortes et invincibles, parce que leur statut social les place en haut de la pyramide, révélaient qu’elles pouvaient, elles aussi, être des proies. Et une proie n’est pas une allumeuse, n’en déplaise à Brigitte Bardot.

Un autre aspect du débat m’a troublé et interrogé. Aussi bien dans le contexte des révélations de l’affaire Weinstein, que dans les prises de paroles et les conceptions des relations hommes-femmes, il me semble qu’il y a opposition entre deux générations.

 

Le ball-trap des actrices

Pour ceux qui hibernaient ces derniers mois, je me permets de rappeler comment l’affaire Weinstein est sortie. A l’origine des révélations sur les comportements délictueux du producteur, il y a une très longue enquête de Ronan Farrow, fils de Mia Farrow et de Woody Allen, menée pendant 10 mois et publiée dans le New Yorker, quelques jours après un premier article sur le même sujet publié dans le New York Times. C’est donc un homme jeune, Ronan Farrow a 29 ans, qui dénonce l’omerta entourant les agissements de Weinstein et donne la parole à des femmes, qui jusqu’alors n’avaient pas pu se faire entendre.

 

Harvey Weinstein et Rose McGowan

(Photo by Jeff Vespa/WireImage)

Car en 1997, quand l’actrice Rose McGowan est violée par Harvey Weinstein au cours du Festival de Sundance, elle en fait part aussitôt à son entourage professionnel « J’ai dit au patron de vos studios que HW m’avait violée. Je lui ai dit et re-dit. Il a dit qu’il n’avait pas de preuve. Je lui ai répondu que c’était moi la preuve.» Elle en parle également à Ben Affleck qui s’exclame alors « Merde, il a recommencé ? Je lui avais pourtant dit d’arrêter ». Il aura fallu 20 ans pour qu’elle puisse, enfin, sortir d’un silence imposé par un accord financier, qui l’empêche de préciser les détails de son agression. L’actrice est désormais « déterminée à exposer la vérité sur l’industrie du divertissement et mettre en lumière une entreprise de plusieurs milliards de dollars construite sur une misogynie systémique. »

En France, c’est une jeune génération d’actrices qui monte au créneau et s’exprime, après la tribune signée, notamment par Catherine Deneuve. Ces femmes, en majorité âgées, prétendent, dès le deuxième paragraphe de leur tribune, après avoir tout de même reconnu qu’il était légitime de prendre conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, que « c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie. »
Que ce soit Maiwen ou Sara Forestier, interviewées par Léa Salamé dans son émission Stupéfiant !,  les jeunes femmes dénoncent ce qui est au cœur du scandale Weinstein : l’abus de pouvoir, de position dominante.

 

Là où leurs aînées évoquent la « liberté intérieure » des femmes, les jeunes réclament la liberté tout court. On peut aimer être regardée, désirée, on peut vouloir nourrir cette fascination, sans pour autant accepter d’assujettir son corps à la volonté de l’autre. La jeune génération définit ce qui est inacceptable, lorsque la précédente dit ce qu’elle est prête à accepter. Elle refuse que son comportement soit dicté par la crainte de ce qui pourrait en être déduit. Elle refuse de faire attention, de subir, d’être dans la réaction, souvent anticipée, plutôt que dans l’action. C’est ce dont témoigne le discours de Natalie Portman lors de la Women’s March de Los Angeles, le 20 janvier dernier. Et ça change tout !

 

 

Homme-Femme : nouveau mode d’emploi

En effet, l’humanité a légèrement bougé sur son axe dominant. Le déferlement de témoignages à travers les ashtags #metoo et #balancetonporc a mis en évidence la pression, plus ou moins sourde, dont les femmes sont l’objet au quotidien. Les femmes sont sexualisées dès leur plus jeune âge, comme le dit Natalie Portman. «J’ai compris très vite, même à 13 ans, que si je m’exprimais sexuellement, je ne me sentirais pas en sécurité et que les hommes se sentiraient autorisés à discuter de mon corps et à le réifier.» dit-elle. Elles sont l’objet de cette sexualité la majeure partie du temps, et rarement actrice. En ce moment, les hommes apprennent comment les femmes vivent en milieu hostile.

« C’est le système actuel qui est puritain» rappelle  Natalie Portman parce qu’ il impose un contrôle des corps et autorise les hommes à s’exprimer mais pas les femmes.  Elle conclut en appelant à une révolution du désir et du plaisir, bien plus enthousiasmante, à mon avis, que la liberté d’importuner et la drague insistante ou maladroite, revendiquée par d’autres.

Le cinéma a un rôle à jouer dans cette histoire. Après avoir longtemps véhiculé des représentations sexistes, comme j’ai déjà pu l’évoquer dans un précédent article Un sexe glousse, l’autre galope , il peut devenir l’espace privilégié de nouveaux récits sur les relations entre les hommes et les femmes.

Juste pour vous montrer à quel point le cinéma peut induire des comportements chez les hommes, je vous invite à lire la traduction d’un article de David Wong, daté de 2016, intitulé 7 raisons pour lesquelles tant d’hommes ne comprennent pas le consentement sexuel. Et pour le plaisir, je vous en cite un passage : « J’estime à environ 95% le nombre de héros cools de films d’action de mon enfance qui ont agressé des femmes au moins une fois pour qu’elles les aiment. James Bond le fait dans… tous ses films, je crois. Dans Goldfinger (1964), il viole Pussy Galore dans une étable, ce qui la fait abandonner sa vie criminelle et se rallier à son camp. Dans Le masque de Zorro (1998), une femme essaye de tuer Antonio Banderas, et il se défend en déchirant ses vêtements avec son épée et en l’embrassant de force. Conséquence : ils tombent amoureux. »

Sans censure, ni puritanisme, il peut contribuer à refonder les rapports sociaux et érotiques entre les femmes et les hommes. J’ai deux exemples qui me viennent à l’esprit, deux films français réalisés par… des femmes.

L’effet aquatique, tout d’abord, dernier film de Solveig Anspach avec Florence Loiret-Caille et Samir Guesmi. L’histoire d’un grutier qui prétend ne pas savoir nager pour séduire une maître-nageuse, puis qui la poursuit jusqu’en Islande parce qu’il en est raide amoureux. Samir pourrait passer pour un harceleur, un inopportun. Or ce personnage un peu rêveur, stratège inconscient, incarne une nouvelle masculinité moins conquérante et bien plus charmante. Conséquence : ils tombent amoureux.

 

Jeune femme de Léonor Séraille avec Laetitia Dosch, récompensé par la Caméra d’Or, lors du dernier Festival de Cannes met en scène un personnage de femme indépendante. Larguée par son compagnon, sans toit ni ressource, Paula semble partir à la dérive. Pourtant le film raconte comment Paula se fraye un chemin dans un Paris qui ne l’attend pas, avec liberté et une capacité à se réinventer hors de schémas qu’on pourrait lui imposer. Confrontée au désir impétueux des hommes, elle sait quand elle le veut les repousser avec force. Elle sait aussi en jouer et le provoquer.

 

 

C’est par ailleurs un réalisateur, Michel Hazanavicius, qui a co-signé une tribune dans le Nouveau Magazine Littéraire avec Raphaël Glucksmann, appelant les hommes à se joindre aux femmes pour l’égalité. « Notre réaction fut d’abord de nous taire et de lire, d’écouter ce qu’elles avaient à nous dire d’elles-mêmes, du monde et de nous. Depuis la nuit des temps, nos mots d’hommes structurent le débat et il nous a semblé évident, essentiel d’assister au déploiement de ces discours et de ces récits féminins. […]Nous ne voulons pas de ces « libertés » si elles s’inscrivent dans des situations et des structures de domination. [… ] Nous aussi, nous voulons l’égalité qui seule nous rendra tous et toutes réellement libres.   »

Les Wetoo ont balancé du lourd, bravo !

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