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Cecil B. DeMille et Jésus, les derniers miraculés

©ArnaudBaumann
 

Le Roi des Rois, projection en première mondiale et ciné-concert de la version de 1927 du film de Cecil B. DeMille à l’Eglise Saint-Eustache, le jeudi 16 novembre 2017. Restauration de Serge Bromberg et musique improvisée à l’orgue par Thomas Ospital.

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La mémoire du cinéma est menacée par le temps. Sans que personne ne s’en aperçoive, elle sombre dans l’oubli, irrémédiablement détruite. La moitié des bobines de l’histoire du cinéma a disparu. 80% des films muets antérieurs à 1930 n’existent plus. Un lent désastre se produit et seuls quelques aventuriers des bobines oubliées ont dédié leurs vies à réparer ces dommages, pour transmettre aux générations futures un patrimoine incroyable.

Serge Bromberg est l’un de ces infatigables combattants. Il lutte contre l’usure du temps, contre l’effacement d’une mémoire commune, contre l’obsolescence du support primitif du cinéma.  En effet, les premiers films réalisés étaient couchés sur un support en nitrate de cellulose, dont le plus gros défaut est d’être hautement inflammable. Il peut s’embraser à partir de 70° lorsqu’il est en bon état, et à partir de 40°, lorsqu’il est dégradé. Ce film flamme, interdit à la projection dès 1922, demeure cependant le support de tournage de la plupart des films tournés en 35mm jusqu’en 1950.

Dernière restauration de Serge Bromberg et de sa société Lobster Films, Le Roi des Rois de Cecil B. DeMille, dans sa version restaurée de 1927, est projeté ce jeudi 16 novembre, à partir de 20 h, à l’Eglise Saint-Eustache en exclusivité mondiale. La musique qui accompagne la projection sera improvisée à l’orgue par Tomas Ospital, le jeune titulaire des orgues de Saint-Eustache. Un ciné-concert exceptionnel auquel vous pouvez assister en réservant vos places en ligne sur le site Yu ticket.

 

 

Le Roi des Rois, une aventure biblique

La genèse d’un film, sa diffusion et sa transmission dans le temps sont, bien souvent, de véritables épopées. En 1926, Cecil B. DeMille a le projet de réaliser un film inspiré de la Bible. Son directeur juridique, Denison Clift, lui fait alors cette suggestion : « Pourquoi ne pas aborder l’un des plus grands sujets de tous les temps et de toutes les époques, le plus ambitieux, majestueux et sublime sujet qu’aucun homme ne pourrait porter à l’écran : la vie, le procès, la crucifixion, la résurrection et l’ascension du Christ. En d’autres mots, la vie du Christ, avec son pouvoir unique d’émerveillement, sa simplicité et son indicible tragédie. »

Séduit par cette idée, Cecil B. DeMille obtient l’aide financière de Jeremiah Milbank, un riche financier décidé à soutenir ce projet, quoiqu’il lui en coûte. Dès l’écriture du scénario, qu’il confie à Jeanie MacPherson, Cecil B. DeMille est soucieux de ne heurter aucune communauté religieuse. Il s’entoure donc d’un conseil scientifique et religieux multiconfessionnel catholique, protestant et juif. Il blinde les contrats de ses acteurs, afin d’éviter tout scandale pouvant ruiner le succès commercial de son film, en leur demandant de s’engager à un comportement exemplaire sur le plateau et dans leur vie professionnelle. Le premier jour de tournage le 31 août 1926, il s’adresse à ses équipes : « Nous n’avons pas le droit de faire un film sur un personnage pour lequel le monde entier prie chaque jour, et faire quoi que ce soit qui risque d’être considéré comme une absence de respect. (…) Je vais vous demander à tous votre coopération la plus sincère et fidèle à cette règle. C’est tellement important… Nous serons observés à chaque minute où nous ferons le film, et ils seront choqués au moindre geste ou à la moindre parole déplacée que nous pourrions prononcer, même si elle nous paraissait très innocente. (…) Lorsque nous sommes en costumes, nous devons agir comme si nous étions les personnages originaux de la Bible eux-mêmes. »

 

© Lobster Films

Malgré toutes ces précautions, la première version du film d’avril 1927, rencontre la désapprobation d’une partie de la communauté juive américaine.  C’est ce type de circonstances qui nous rappelle que la vie d’un film et ses différentes versions sont intimement liées à sa réception, tout autant qu’à la conservation des éléments originaux permettant de le reconstituer. Le restaurateur est alors historien. Il doit comprendre pourquoi telle version du film a survécu et a connu la postérité. Pourquoi son montage initial a été modifié. Le Roi des Rois a ainsi connu trois versions successives entre 1927 et 1928.

La première est celle imaginée par Cecil B. DeMille, diffusée lors de projections prestiges dès avril 1927. Le Roi des Rois bénéficiait alors de toutes les innovations technologiques du cinéma de l’époque : le coloriage de flammes dans une scène tournée de nuit, en plus des procédés classiques de teintage et de virage, et le tournage de deux séquences en couleurs, grâce au Technicolor, récemment mis au point. Après la controverse initiée par les organisations juives américaines, une deuxième version du film est exploitée, à partir de janvier 1928, avec quelques modifications notables. Un carton est ajouté en début de film et certaines séquences sont transformées, afin de dédouaner les juifs de toute responsabilité dans la mort du Christ. En outre les organisations juives obtiennent que le film ne soit pas distribué « dans les pays européens ou dans les communautés où il pourrait créer des sentiments anti-juifs, ainsi que là où il risquerait d’être cause de désordre en raison du sujet du film. »

 

© Lobster Films

La première exploitation du film est un véritable succès, il reste 34 semaines à l’affiche à New-York et 24 semaines à Los Angeles.  Il fait systématiquement salle comble. Le dernière mue du Roi des Rois date également de 1928. Avec le triomphe du premier film parlant Le Chanteur de Jazz, sorti en octobre 1927, Pathé est contraint d’adapter Le Roi des Rois aux futurs modèles d’exploitation : le film est alors raccourci, ses titres sont adaptés aux nouveaux projecteurs et une nouvelle partition musicale est composée. L’image est désormais en noir et blanc, et tronquée sur sa partie gauche pour accueillir la piste audio. En effet, le film avait été tourné avec des caméra muettes au format 1,33, incompatible avec du son, tout comme les procédés de teintage et de virage. Les séquences en Technicolor ont, quant à elles, étaient abandonnées pour des raisons à la fois techniques et économiques. Cette dernière version est celle qui circule dans le monde depuis 1928 et jusqu’à nos jours.

L’éternel amoureux du cinéma

Dans la mémoire intacte de Serge Bromberg, ce qui demeure c’est la magie de la première projection. La puissance de l’image en mouvement, l’émotion intense qu’elle suscite, nourrissent une vocation apparue à l’âge de 8 ans, lorsqu’il découvre Charlie Chaplin, grâce au projecteur jouet et à quelques pellicules rapportés par son père.

Pour Le Roi des Rois, c’est donc la version restaurée du montage initial de 1927, que Serge Bromberg projettera à l’Eglise Saint-Eustache. Le négatif original de cette version ayant disparu, la copie nitrate personnelle de Cecil B. DeMille, conservée par ses héritiers, est la source de restauration principale. Elle est conforme au montage original, mais les séquences en Technicolor sont remplacées par des images noir et blanc, teintées de rose. La sauvegarde de cette copie n’a cependant pas permis de conserver les séquences coloriées, seules les traces de coups de pinceau y survivent. Grâce aux technologies numériques, Serge Bromberg et les équipes de Lobster Films ont isolées les portions d’images coloriées, afin de les recréer pour la première fois depuis 90 ans. Les séquences en Technicolor ont été récupérées sur différents éléments pour être reconstituées et insérées dans la version restaurée. Un travail méticuleux et titanesque a été entrepris pour restituer l’émerveillement inouï de ces séquences. La projection exceptionnelle à l’Eglise Saint-Eustache sera accompagnée d’improvisations à l’orgue par Thomas Opsitalier, jeune organiste prodige, également passionné de cinéma muet, pour un spectacle qui s’annonce saisissant et émouvant.

 

 

 

Car dans tout ce qu’il entreprend, Serge Bromberg n’oublie jamais le petit spectateur émerveillé qu’il était à 8 ans. De ses premières expériences de projections de films restaurés, il conserve cette leçon « Le cinéma, c’est une sorte de tango, et il faut être deux pour le danser. Les films n’existent que dans les yeux de ceux qui les regardent. ».  Il s’est mis à collectionner les films super-8, puis 16 mm et 35 mm, qui l’ont amené à créer Lobster Films, dès sa sortie d’école de commerce en 1985.  En 1988, les éditions Montparnasse, lui proposent d’essayer de restaurer le son du Crime de Monsieur Lange, de Jean Renoir. Il invente alors le métier de restaurateur sonore et travaille successivement sur les bandes-son de L’Atalante, de Jean Vigo, puis des Enfants du Paradis, de Marcel Carné, faisant de Lobster Fims un des leaders en matière de restauration sonore. La restauration d’image vient naturellement. Il crée Retour de Flamme, des projections très animées, nourries par ses archives, qu’il accompagne au piano et commente avec la gouaille d’un camelot savant.

Retrouver des bobines perdues, oubliées dans un grenier, les restaurer et les diffuser devient la mission de sa vie. Une quête souvent amère mais qui, parfois, amène de belles rencontres. Serge Bromberg raconte ainsi la découverte d’un trésor absolu dans une maison de campagne, que son propriétaire s’apprête à quitter. Dans le lot de bobines, il y a un film perdu de Laurel et Hardy, Le Fils du Cheik avec Douglas Fairbanks et une dizaine de longs métrages français et allemands muets. Le propriétaire explique : « Mon père travaillait dans les années 40 aux chaussures André, qui récupérait de la pellicule pour la fondre et en faire de la colle à chaussures. Mon père, ça lui crevait le cœur, il a racheté quelques bobines, de quoi les montrer, mais il ne s’en est jamais servi. Je vous les laisse pour 500 francs (75 euros).  Mais je ne vous les vends pas, je vous les transmets. Vous allez m’aider à continuer ce que mon père a fait. Laissez-moi le projecteur, donnez-moi la copie neuve d’un film muet que vous aimez, je le passerai à mes enfants, qui sauront ce qu’était le cinéma du temps de leur grand-père.»

 

 

Le nom de Serge Bromberg est irrémédiablement associé à la légende des films invisibles, grands ou petits. Ces films qui ont fait date dans l’histoire du cinéma, mais qui ont disparu par négligence, accident, ou nécessité de libérer de la place dans les stocks. J’accuse, l’œuvre visionnaire d’Abel Gance, malgré son succès international avait ainsi été détruite, mutilée et n’avait jamais été éditée en vidéo. Le 8 novembre 2014, en ouverture des commémorations du Centenaire de la Première Guerre Mondiale, la version restaurée par Serge Bromberg est projetée lors d’un ciné-concert exceptionnel Salle Pleyel. Le négatif original du film n’existant plus, il a fallu récupérer différentes copies réparties entre la France, les Pays-Bas et la République Tchèque, les comparer, choisir les éléments du film les mieux conservés, pour ensuite les scanner en vue du montage numérique et de la restauration. Le résultat final est époustouflant, mêlant une composition picturale jouant sur le clair-obscur et des séquences tournées directement sur les champs de bataille.

 

 

Fin 2015, Serge Bromberg lance un crowd-funding pour boucler le financement de la restauration, en très haute définition, de l’intégralité des 32 courts-métrages réalisés par Buster Keaton entre 1917 et 1923 (tous ses courts muets), avant qu’il ne passe au long. Ces films existaient sur des copies de qualité très médiocre parfois incomplètes. A la fin des années 20, Keaton abandonne la production et ne s’occupe donc pas de la conservation des négatifs de ces premières œuvres. Pour les restaurer, il faut alors retrouver tous les morceaux de copies, les bouts de plan, les lambeaux de séquences de ces courts-métrages. Une fois ce matériel rassemblé, inventorié, les plans sont scannés, image par image, ce qui représente plus d’un million d’images. Les meilleurs éléments sont alors assemblés, dans le respect du montage initial souhaité par le réalisateur, et restaurés numériquement. Un coffret contenant 5 DVD permet ainsi de redécouvrir la drôlerie et l’imperturbable agilité de Buster Keaton.

Les plus grands moments dans la vie de Serge Bromberg restent les projections des films qu’il a restauré. Montrer autant que possible, ces films qui n’ont plus la faveur des circuits d’exploitation, encombrés par les nouvelles productions, est un bonheur pour lui. Et pour nous,  spectateurs, un immense privilège.

 

Le Roi des Rois de Cecil B DeMille, en ciné-concert le jeudi 16 novembre 2017 à l’Eglise Saint-Eustache.

Durée du spectacle 2h40 avec entracte.

Coffret DVD+BLU-RAY (combo) avec livret de 32 pages et des dizaines de bonus. Sortie le 11 Décembre 2017 en vente sur la boutique en ligne de Lobster Films.

Crédits photos : Arthur Baumann et Lobster

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Comments 1

  1.  

    Excellente présentation qui donne envie de voir cette oeuvre jusqu’alors restée confidentielle.

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