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Un excès de sébum fait briller OCS

 

La deuxième saison des Grands diffusée sur OCS nous ferait presque aimer les ados. En plus c’est une production française.

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Nous les adultes, on ne se voit pas devenir cons. On ne se réveille pas un matin en constatant dans la glace que, ça y est, on l’est devenu. Con. Il nous faut un signal fort, une alerte implacable. La nature étant extrêmement bien faite, elle nous a fourni les ados. L’ado c’est une vigie pour ses parents, une sentinelle qui ne rate pas une occasion de souligner à quel point ce que vous dites, faites, êtes, est con.

Evidemment, je vais prêcher pour ma paroisse : les parents ne sont pas cons. Ils souffrent juste d’une grosse amnésie concernant l’adolescence. Qui a envie de se remémorer cette transition douloureuse que nous renvoie l’être mou, grognon et luisant de sébum, qui s’installe tous les jours à table en face de nous ? Nécessairement, on ne peut pas comprendre – autre antienne de la jeunesse, généralement accompagnée d’une chorégraphie maîtrisée, qui associe haussement d’épaules et d’yeux.  “L’adolescence ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire” disait François Truffaut.

 

 

Maintes fois génialement mise en scène dans les séries anglaises et américaines, cette adolescence semblait aussi faire peur au petit écran français, jusqu’à ce qu’OCS produise sa teen série Les Grands, écrite par Joris Morio, Benjamin Parent, Victor Rodenbach et réalisée par Vianney Lebasque

A l’occasion de la diffusion de la deuxième saison de cette mini-série, toute auréolée de ses prix au Festival de la fiction TV de la Rochelle, nous les vieux cons, malgré tous nos a priori, on a comme une envie d’essayer. Les Grands, dont il est question, sont élèves de troisième dans la saison 1, puis de seconde au lycée dans la saison suivante. On les découvre le jour de la rentrée de cette dernière année au collège. Il faut passer ce premier épisode qui, nécessité d’exposition des personnages et des intrigues, s’avère un peu poussif, pour que la série prenne son ampleur et révèle sa singularité. Et on a raison d’insister, parce que cette production française est une jolie réussite.

 

Jouer avec les limites

Des contraintes budgétaires, un genre entre deux, un format court, les scénaristes et le réalisateur des Grands sont parvenus à transformer ces obstacles en véritables parti-pris scénaristiques. Les deux saisons sont de belles productions, soignées et inventives. Les personnages sont touchants, les situations justes oscillant entre comédie et sérieux.

 

 

L’unité de lieu – un établissement scolaire- n’impose pas un sujet principal. Toutes les scènes se déroulent dans l’espace clos du collège, puis dans celui plus ouvert du lycée au cours de la saison 2. Mais tout enjeu scolaire est évacué dès le premier épisode. Les cinq personnages principaux, Boogie, Hugo, Ilyes, Avril et MJ ne sont pas présentés comme des élèves qui reçoivent un enseignement, comme ceux qui apprennent au contact des adultes. La réussite scolaire, les problèmes d’orientation ne sont jamais évoqués. Tous les sujets de prédilection des vieux cons, ce n’est pas l’affaire des Grands.

D’ailleurs, les quelques adultes qui entourent ces Grands ne sont que des personnages secondaires. Ils concentrent toute la charge comique de cette dramédie, genre bancal pour les français, entre drame et comédie : un proviseur faussement branché et désinvolte, un professeur de math bègue, traumatisé par ses élèves, une prof de sport martiale, une documentaliste fantasme d’adolescent ambulant, des pions poètes et jardiniers (génial Thomas de Pourquery). Le point de vue se situe toujours à hauteur d’adolescent. Les adultes ne sont pas des modèles à suivre, ils sont décalés, improbables, voire largués eux aussi, de façon assez savoureuse. Ce trait comique se retrouve dans la saison 2, avec un professeur de musique, troisième Daft Punk éjecté du groupe avant de connaître la gloire, campé par l’inénarrable Esteban.

Le format court de chaque épisode, moins de 30 minutes, n’empêche pas une narration aérée et une grande qualité formelle. Vianney Lebasque s’est attaché à créer des séquences qui s’affranchissent de la réalité. Il prend le temps d’insérer des séquences clips, au son d’une bande son électro composée spécialement pour la série, et de longues discussions entre ses jeunes héros. Il capte ainsi les émotions, les rêveries, l’état de spleen ou l’excitation de ses personnages. L’image est alors esthétisée à la manière d’Instagram, avec ses filtres, ses couleurs chaudes, ses flous de profondeur. Les séquences au ralenti rendent sensible la fascination qui s’exerce entre les ados.  Le temps se dilate sur un sourire, un frôlement de main, des gros plans, ces détails magiques qui font naître le désir.  Dans la saison 2, le procédé du ralenti est utilisé de façon dramatique. Le passage à tabac d’un des jeunes héros se révèle alors d’une étonnante violence. La répétition d’un travelling sur un couloir, pour montrer progressivement la réconciliation des deux héroïnes, fait partie de ces jolies trouvailles de réalisation qui émaillent les épisodes des deux saisons. L’originalité de la série tient aussi dans sa relative intemporalité. Les adolescents n’ont pas de tics de langage trop marqués. Leurs looks, vêtements et coiffures, sentent un peu les années 90.  Aucun spectateur adulte ne peut donc se sentir complètement dépaysés, en mode vieux con.

 

Les années bande, les années baise

Les deux principales préoccupations d’un ado sont le sexe et les potes. Les Grands aborde donc les thématiques propres au genre de la teen série : la sexualité, l’amitié et l’identité.  Mais parce qu’elle est concentrée dans le huis clos d’un établissement scolaire, la série développe ces thématiques en se focalisant sur l’influence du groupe chez les adolescents. Les cinq personnages principaux vont rapidement constituer une bande, dont la fonction principale, sur le plan narratif, est de précipiter l’évolution de chacun d’entre eux. Le groupe ne se constitue pas sur une passion commune (musique ou sport), mais bien par affinité, par attirance mutuelle. Chaque personnage est un miroir pour les autres et l’intensité de leurs relations participe à l’affirmation de leurs personnalités. Au fil des deux saisons, la géométrie de cette bande se transforme. Le clan soudé explose au début de la saison 2, chacun porté par un nouveau désir, une nouvelle impulsion qui risque de le mettre en danger. Les attirances et les liens d’amitié varient, faisant venir au premier plan des personnages secondaires, tandis que la charismatique MJ de la saison 1 s’efface dans la saison 2.

 

 

La sexualité et des questions de genre sont représentées de façon nuancée, loin des stéréotypes habituels. Boogie est certes un obsédé potache, ce qui donne lieu à quelques séquences de fantasme sexuel au CDI, pleines de drôlerie. Mais Hugo est un tendre et timide romantique. Quant au personnage d’Ilyes, il découvre son homosexualité progressivement, avec émois et désirs impétueux, mais sans tragique ni vision victimisante. On salue également la marge de manœuvre dont disposent les personnages féminins, en matière de sexualité. Notamment Avril. C’est en effet elle qui choisit quand et avec qui elle vit sa première relation sexuelle, rejetant toute sacralisation de la virginité féminine par rapport à celle des garçons. C’est certainement à travers le traitement de ces deux sujets – homosexualité et sexualité féminine – que l’on peut mesurer l’évolution entre ma génération et celle de nos ados.

En confrontant les personnages à des choix adultes, la saison 2, montre une vision plus sombre de cette liberté sexuelle. Avril tombe sous le charme d’un lycéen plus âgé et manipulateur qui lui fait perdre son assurance et sa confiance en elle. Le personnage secondaire de Kenza est confronté au slut-shaming (intimidation et humiliation des salopes) de la part des autres lycéens, parce qu’elle a été contrainte d’avorter. Ilyes vit son homosexualité dans la transgression et le secret. D’un côté il harcèle son jeune professeur de physique, qui tente de résister malgré son insistance et de l’autre, il ne parvient pas à révéler son orientation sexuelle à sa mère.

Il y a chez Les Grands une justesse et une intelligence d’écriture, de la sensibilité et de l’audace dans la mise en scène. On peut regretter qu’en raison des conditions de tournage imposées, la direction des jeunes comédiens soit parfois un peu inégale, alors que les séquences avec les adultes sont extrêmement drôles. On n’y apprendra rien de nouveau sur les adolescents, si ce n’est qu’ils mettent toute leur énergie dans leur vie en dehors de la maison. Voilà pourquoi, ils nous reviennent apathiques et mutiques, comme des jeunes cons !

 

 

Les Grands, saisons 1 et 2, créées, écrites et réalisées par Joris Morio, Benjamin Parent, Victor Rodenbach et Vianney Lebasque. Avec Sami Outalbali, Théophile Baquet, Grégoire Montana, Théo Cholbi, Adèle Wismes, Pauline Serieys, Romane Lucas, Thomas de Pourquery, Esteban

Produit par Empreinte Digitale, diffusé par OCS

La série a été primée deux années de suite au Festival de de la Fiction TV de la Rochelle. En 2016, Adèle Wismes a reçu le prix du jeune espoir féminin de l’Adami pour son interprétation de MJ. La série a remporté le prix de la meilleure série de 26 minutes et le prix des collégiens de la Charente Maritime dans la catégorie des séries de 26 minutes. En 2017, Vianney Lebasque décroche le prix du meilleur réalisateur.

 

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Comments 1

  1.  

    Merci pour ce bel article avec une description très fine de l’univers de nos adolescents. La découverte de cette série peut-être utile pour les vieux “cons” d’adultes que nous sommes.

    Gilles

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