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Un sexe glousse, l’autre galope

© Mario Bellavite
 

Selon le Forum économique mondial, la véritable égalité professionnelle entre les femmes et les hommes pourrait être atteinte … en 2186 ! A-t-on vraiment envie d’attendre aussi longtemps ?! Personnellement, je n’envisage pas la cryogénisation pour vivre la réconciliation des sexes ! J’aimerai, pour ma fille (ah zut, elle ne sera pas non plus de ce monde enfin égalitaire en 2186), que le cinéma, ce vecteur puissant d’évolution des représentations genrées et de modèles, soit susceptible d’accélérer un peu le mouvement. Mais dans ce domaine aussi, sexisme et âgisme ne font pas que de la figuration.

 

Age d’or en toc

On pourrait soupçonner Ryan Murphy, scénariste, réalisateur et producteur de la série Feud, de véhiculer de bons gros stéréotypes sur les femmes et notamment sur les rivalités des actrices hollywoodiennes. La première saison de sa nouvelles série, consacrée aux querelles légendaires, met en scène le conflit qui opposa Joan Crawford et Bette Davis à l’occasion du tournage de Whatever happened to Baby Jane ? (Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?) en 1962. Or, si en surface, les 8 épisodes de cette saison détaillent par le menu le combat entre ces deux stars vieillissantes à l’ego fragile, traité dans un registre outrancier, plus subtilement, Bette & Joan illustre le bel aphorisme de Serge Gainsbourg « Prendre les femmes pour ce qu’elles ne sont pas et les laisser pour ce qu’elles sont ».

 

 

Avec une structure narrative de faux documentaire, cette histoire d’actrices, racontée par des actrices, dramatise l’emprise des hommes sur des femmes en situation de fragilité professionnelle et sentimentale et leur manipulation à des fins mercantiles. Je rappelle que dans les années 60, Joan Crawford et Bette Davis, ne trouvent plus de rôle à leur mesure. « Qui voudrait les baiser ? » demande fort élégamment Jack Warner à Robert Aldrich, quand celui-ci les propose pour les deux rôles principaux de Whatever happened to Baby Jane ? Ce sont pourtant des stars confirmées d’Hollywood, avec une magnifique carrière, aimées par le public, récompensées par des Oscars. Mais, le temps ayant défait son ouvrage, elles approchent de la soixantaine.

Joan Crawford, en quête de travail, apporte le projet de film à Robert Aldrich et propose Bette Davis pour interpréter le rôle de Blanche. Le film parvient à se monter avec un budget de série B, et les studios, comme la presse incarnée par le personnage de Hedda Hopper, vont s’évertuer à instrumentaliser le conflit entre les deux actrices. Le plateau de tournage devient une arène. Le film, dont le sujet est la rivalité mortifère entre deux sœurs, est façonné avec le sang et les larmes de ses deux vedettes.

Feud est donc un témoignage sur la condition des actrices à Hollywood certes, mais surtout sur les relations que les femmes entretiennent entre elles. Alors qu’elles vivent des situations similaires -mères célibataires, subvenant seules aux besoins de leur famille- qu’elles sont conscientes d’évoluer dans un univers entièrement régi par les hommes, Joan et Bette ne parviennent pas à s’associer pour les affronter. Plus cruel encore, Joan Crawford refuse le projet de film de l’assistante de Robert Aldrich au prétexte qu’aucune femme ne peut devenir réalisatrice à Hollywood.  L’Age d’or d’Hollywood est âge de fer pour les femmes.

A un autre niveau, la série est une formidable mise en abyme entre les deux monstres sacrés et leurs géniales interprètes, Susan Sarandon et Jessica Lange, elles-mêmes oscarisées dans les années 90 et en mal de grands rôles depuis. Les actrices matures trouvent désormais des opportunités grâce à la télévision, où les séries de qualité offrent une espace de créativité à la mesure de leur talent. Elles reprennent également le pouvoir en les coproduisant, faisant la nique à Hollywood qui les dédaigne.

 

Le deuxième sexe au second plan

En effet, la place des femmes dans le cinéma américain n’est toujours pas enviable. Il y a l’argument massue, imparable, et maintes fois asséné, de la disparité des salaires entre hommes et femmes. En 2015, l’acteur le mieux payé est Robert Downey Junior qui empoche 80 millions de dollars, alors que Jennifer Lawrence, l’actrice la mieux payée cette année-là, touche 52 millions ! Et ce, après d’âpres négociations. Mais ça frémit un peu de ce côté, puisque la même Jennifer Lawrence a obtenu une rémunération de 20 millions de dollars (plus 30% des recettes) contre 12 millions pour Chris Pratt son partenaire masculin dans le film The Passenger.

Le plus affligeant reste le sexisme véhiculé par les films et, en tout premier lieu, leurs scénarii. Deux études, publiées par The Pudding, ont été menées sur les dialogues féminins, d’une part, et sur les didascalies concernant ces mêmes rôles, d’autre part, parmi 2000 grands films américains réalisés après 1990. Résultat : le temps de parole des femmes varie en fonction de leur âge, mais reste toujours inférieur à celui des hommes. De 38% entre 22 et 31 ans, en passant par 31% entre 32 et 41 ans, ce temps de parole s’effondre à 20% pour la tranche 42 à 65 ans. Sois vieille et tais-toi ! De là à supposer que passé 65 ans, les actrices tournent dans des muets ?! Le phénomène est inverse pour les hommes. (Ah bon, ça vous surprend !). Quant aux didascalies, c’est-à-dire les indications décrivant l’action des personnages, les rôles féminins sont cantonnés au registre de l’émotion, quand les hommes, eux, agissent. L’étude est d’ailleurs intitulée She giggles, He gallops soit Elle glousse, il galope !

Jennifer Lawrence photos DR

Au pays des supercoquentieux

Si l’on peut s’émouvoir de ces représentations des femmes dans le cinéma américain, inondant nos écrans et forgeant des stéréotypes féminins négatifs, la France ne se montre guère plus évoluée. La dernière étude du CNC, publiée en février 2017, menée de 2006 à 2015 avec pour objectif de chiffrer les écarts entre hommes et femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle, dresse un état des lieux qui n’est guère stimulant. Pêle-mêle, on y retrouve des écarts à tous les niveaux de salaire et ce quel que soit le poste, des budgets inférieurs accordés aux réalisatrices (avec une moyenne de 3,5M€, contre 4,7 M€ pour ces messieurs), une répartition des professions également genrée (surreprésentation des femmes parmi les scriptes, les costumières et les coiffeuses-maquilleuses, mais seulement 21% de femmes parmi les réalisateurs), une combinaison de sortie des films réalisés par des femmes comportant 30% de salles en moins que leurs homologues masculins, 22% des longs métrages réalisés par des femmes sortis en France entre 2011 et 2015, et sur 10 ans, 27,2% de films portés par des réalisatrices ont obtenu l’avance sur recette.

L’étude souligne deux points positifs : la consolidation des carrières des réalisatrices qui, après leur premier long métrage, parviennent en plus grand nombre sur la période à faire leur deuxième et troisième longs métrages, voire plus. Mais l’étude ne met pas en parallèle les chiffres pour les réalisateurs. Elle se targue également d’une parité dans les études en prenant l’exemple de la Femis, avec un raccourci saisissant : 51% des étudiants de la Femis sont des femmes. Or sur la décennie de l’étude, le nombre de femmes est supérieur à celui des hommes uniquement quatre années. En 2006, elles représentaient 48,9% de l’effectif, et en 2016 49,3%. L’étude ne précise pas non plus leur répartition dans les différents départements de l’école. Pas de quoi faire cocorico !

Saluons toutefois le CNC et sa Présidente, Mme Frédérique Bredin, qui donnent l’exemple avec la nomination cette année de plusieurs femmes à la tête d’importantes commissions.  En janvier, Teresa Cremisi est nommée Présidente de l’avance sur recettes et début septembre, c’est Christine Bourgeois qui a été choisie comme Présidente de la commission des aides à l’écriture et à la réécriture de scénario de long métrage. Il sera intéressant d’évaluer si ces nominations ont un impact positif sur la production de films réalisés par des femmes.

Car si on veut plus de femmes à l’écran, il en faut plus derrière. C’est l’unique voie pour une meilleure représentativité des genres. A emprunter de façon naturelle ou de force.

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Comments 1

  1.  

    Bonjour,

    Je viens de tomber sur votre article “Un sexe glousse, l’autre galope” …Quel bonheur de vous lire ! Moi non plus je ne voulais pas attendre aussi longtemps…Et pourtant…j’ai dépassé les 60 ans et je me suis battue toute ma vie d’actrice puis de metteure en scène pour essayer d’être considérée à l’égal des hommes qui faisaient mon métier…Qui avaient le droit de vieillir et d’avoir des rides, qui pouvaient parler sans prendre de gants aux hommes qu’ils dirigeaient sur scène…Que c’est dur pour une femme de diriger un homme !

    J’ai du tellement en parler avec ma fille qu’elle a repris le flambeau avec “rEGALons-nous”…activité dans laquelle elle part en croisade pour cette égalité, contre les discriminations avec les armes des conférences gesticulées, la pédagogie de l’indignation, le partage de parole et tous les jeux possibles à inventer pour que le changement de mentalité n’attende pas 2186 !

    Merci encore et hauts les cœurs !

    (Je laisse le lien de rEGALons-nous, bien plus intéressant que le mien !)

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