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Faut-il encore fréquenter les salles de cinéma ?

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Comme je ne conçois pas l’expérience du cinéma en dehors des salles obscures, et ce malgré tous les moyens désormais à notre disposition, destinés à faciliter l’accès aux films, je vais au cinéma. Il y a un cérémonial autour de la projection dont je n’étais pas réellement consciente – peut-être me satisfaisais-je aussi de sa version dégradée- jusqu’à samedi dernier.

Le contexte : une séance en soirée dans une salle parisienne du dernier thriller espagnol sorti sur les écrans, Que dios nos perdone.

Le film s’achève sur la chanson d’Amalia Rodrigues « Que deus me perdone » qui donne son titre, en espagnol, au film de Rodrigo Sorogoyen, un polar madrilène sombre et pessimiste. Après plus de deux heures de traque, haletante, plombante, d’un serial violeur et killer de vieilles dames, et un final brutal, qui bouscule plus qu’il ne résout les multiples questions soulevées pendant tout le film, le fado d’Amalia dispense, au cours du générique final, ce temps de décantation, l’entre temps nécessaire pour que les strates de ce film étrange se déposent, avant le retour au réel. Autour de moi, les spectateurs s’agitent, se lèvent et partent rapidement. Et là, irruption de l’ouvreur, en charge de nettoyer la salle : Amalia se lamente et je fulmine !

Comme un M&M’s

Non contents de me faire attendre longuement debout, avant que je ne puisse accéder à la salle de projection, les cinémas, en quête de rentabilité absolue, me donnent l’impression d’être un M&M’s marron à la moitié du sachet : indispensable pour atteindre le grammage vendu, mais à expulser rapidement. Peu importe ce que tu vis pendant la projection d’un film, bouge de là dès la fin, ton temps d’occupation d’un fauteuil étant chronométré. Parfois la lumière se rallume avant que le générique ne soit achevé, le spectateur est éjecté vers la sortie, les yeux rougis, la gorge nouée. Il a à peine le temps de se recomposer un visage présentable, dans les méandres lugubres des couloirs quasi intestinaux des multiplex, avant d’être livré à nouveau au quotidien, en vrac, tout pétri des émotions suscitées par ce qu’il vient de voir. Et que dire du spectateur d’un film réjouissant, déboulant, l’ombre d’un sourire aux lèvres et l’œil brillant, parmi les anonymes qui se pressent sur le bitume parisien ! Pour qui l’a vécue, cela reste une expérience déroutante. Un film se consomme désormais comme n’importe quel autre produit, ou pire est un produit d’appel pour cacahuètes en-chocolatées, glaces sur-caloriques et boissons bubble-isées.

Je suis nostalgique d’un temps où une séance de cinéma relevait d’un cérémonial, dont, moi spectatrice, j’étais le sujet principal. Je n’ai aucun souvenir de ma première séance de ciné, mais j’ai celui, intense, d’avoir été un être privilégié parce que j’avais vu, ado, en pleine journée d’été, -préférant à la plage, la programmation du cinéma Les Mimosas de Noirmoutier – « Birdy », d’Alan Parker. La séance était pleine de temps morts avant la projection du film, comme une mise en condition du corps au fauteuil moelleux, de l’œil à la pénombre hors saison, de l’esprit pour accueillir ce qui allait être projeté. A la fin de la séance, aucune précipitation. Le spectateur pouvait se rassembler à loisir. L’obscurité prolongée, le temps octroyé accrochaient le film à l’épiderme et au cœur. On avait encore le temps de palpiter après le générique. J’enfourchais alors mon vélo, pour rentrer chez moi et j’avais des ailes. Je n’étais pas un M&M’s, j’étais moi, augmentée de ce que j’avais vu et vécu.

Projectionniste misanthrope

Ce sont de telles expériences qui peuvent décider d’un destin. Ainsi François Carrin, retraité valenciennois, dont j’ai entendu récemment le témoignage, se souvient-il de sa première séance de cinéma à l’Eden de Valenciennes, une salle détruite en 1970. « J’étais âgé de cinq ans et je me rappelle parfaitement cette séance. Même du documentaire qui accompagnait le film (Cendrillon, le dessin animé de Walt Disney).  La Vallée des Castors (Beaver Valley), le second titre de la série True-Life Adventures, un court-métrage qui a d’ailleurs reçu un Oscar. C’était la vie sur l’écran. » Cette première rencontre magique lui inocule la passion du cinéma, ce cinéma à la Papa, avec sa première partie, son entracte et son film attendu avec envie. Il est projectionniste pendant 10 ans et dès les années 80, entreprend de collectionner les bobines. Afin de revivre à loisir ce plaisir de gamin, il colonise son garage et le transforme en salle de cinéma pour happy few. Une fois les voitures éjectées – façon M&M’s – François Carrin constitue patiemment sa salle de projection personnelle : murs tapissés de moquette pour une sonorisation optimum, canapés et vieux fauteuils de cinéma montés en gradins et une cabine de projection dotée de deux énormes projecteurs Philips pour alterner les bobines. L’écran que François Carrin a lui-même conçu possède la délicieuse curvature correspondant à sa capacité de projection des vieilles bobines de 8 mm et 70 mm. Avec cette salle qui lui appartient, son expérience des films n’est jamais attaquée ou diminuée par un impératif mercantile.

De la bienséance au cinéma

A l’heure où l’expérience client est le nouveau graal du secteur marchand, je milite pour la réhabilitation de véritables séances, conçues dans le respect du spectateur et du film projeté. Il ne s’agit pas seulement de m’être agréable, il s’agit aussi de témoigner de la considération pour tous les intervenants, auteurs, acteurs, techniciens, qui œuvrent collectivement pour qu’un film voie le jour : le générique final est leur signature.

Peut-être, alors consentirais-je à acheter des M&M’s !

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Comments 5

  1.  

    J’ai découvert le cinéma dans les années 40 pendant mon enfance à Buenos Aires. Le cinéma était la fête de samedi.

    C’était dans un quartier comprenant une vingtaine de cinémas, dont une rue où il y avait un cinéma à côté de l’autre. De véritables palaces de 800 à 1000 places chacun, à l’architecture thématique. Chaque thème différent.

    Je me souviens de l’odeur des fauteuils en cuir, de l’odeur de la naphtaline des fourrures des femmes, des parfums français et même de l’odeur de la moquette nettoyée tous les jours. C’était l’époque du partage. On riait tous ensemble avec Bon Hope, on soufrait tous ensemble avec Hitchcock ou Boris Karloff

    C’était l’époque où le cinéma était le principal divertissement. Exemple à Paris la salle Gaumont de 10000 places.

    Aujourd’hui ça n’existe plus. Une des salles est devenu une église évangéliste. L’autre un supermarché, l’autre un parking.

    Paris n’est pas devenu meilleur avec ses multiplex, ces rangées serrés, ces spectateurs bavards et criards, ces odeurs de nourriture chinoise emportée dans la salle.

    A l’époque c’était deux fois par semaine. Aujourd’hui je vais rarement au cinéma. Seulement quand il y a une sortie intéressante, et seulement dans une grande salle.

    Je vous réponds oui ! Il faut aller au cinéma. Les responsables font des efforts. Les créateurs et les techniciens aussi. Avec la qualité de la technologie. Le son, l’image. Les effets spéciaux. Il manque seulement une culture populaire du cinéma de bonne qualité pour mettre tout ce progrès au bénéfice de l’art, une demande du public de relever le niveau et sortir de la sempiternelle castagne hollywodienne.

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      Merci Sylvain, pour cet émouvant témoignage de vos premières séances. Bien sûr, je vais continuer à aller dans les cinémas, pour cette magie de l’écran immense qui vous absorbe, pour ce plaisir solitaire partagé avec d’autres, pour tous les beaux films, les bonnes histoires et leurs magnifiques interprètes.

    2.  

      Bonjour. Si vous me permettez. Je vous envoie un lien qui illustre cette rue de Buenos Aires des années 40 à l’époque d’or du cinéma, où il y avait un cinéma à côté de l’autre. On peut remarquer les noms français des salles, illustrant l’influence de la culture française sur cette ville. La photo ne montre pas la foule qui encombrait la rue les jours d’affluence.
      Je suppose que cela devrait aurait dû être pareil dans d’autres villes du monde, surtout d’Amérique latine à une époque où Hollywood, La Victorine et Cinecitta se disputaient le public mondial et apportaient du crédit pour la construction de salles.
      A Paris je n’ai connu qu Gaumont, Luxor et Grand Rex. J’ignore l’existence d’autres salles.
      Cet évident que la télévision a fait du mal au cinéma, mais il lui a fait du bien en l’obligeant à évoluer pour offrir ce que le petit écran ne pouvait pas proposer. Mais ni l’home-cinema ne Netflix ne peuvent remplacer ni la fête ni le rituel qui permettaient à des centaines de spectateurs partager la “messe” païenne du 20e siècle, si bien décrite dans votre article.
      https://es.wikipedia.org/wiki/Calle_Lavalle#/media/File:Calle_Lavalle_(A%C3%B1os_%2740).jpg

  2.  

    Je partage pleinement votre point de vue dans votre article « faut-il encore fréquenter les salles de cinéma? ».

    Nous avons perdu – et cela d’une manière générale – le sens du rituel et du cérémonial, complètement happés par le consumérisme et l’accélération de nos vie. Sans parler de la rentabilité exigée par les exploitants.

    Je pense – et c’est le centre de ma réflexion comme réalisateur et producteur – qu’il faut plus que jamais repenser la relation au public (dans les salles et sur le Web). C’est cet enjeu majeur qui permettra au cinéma de se renouveler.

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      Il évident, Jean-Marc, que la profession doit repenser sa relation au public dans une démarche consumériste moins affichée. Cependant, un autre aspect me paraît essentiel, c’est l’éducation du spectateur. Nous sommes abreuvés d’images, de plus ou moins grands intérêt/qualité. Dès lors, comment différencier celles qui font oeuvre artistique de celles qui vendent ou meublent notre quotidien ? Comment pouvons nous apporter plus d’attention aux premières ? Nous avons eu cette chance d’être initiés à ce cérémonial de la projection, qu’en est-il pour les jeunes générations ?

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